Robi : « On n’arrive jamais où que ce soit »
24/02/2014

La Poudrière, une fin d’après-midi d’une fin de semaine… de ces moments où une certaine lassitude pourrait se faire sentir.  Pourrait. La musique, elle, jamais ne s’arrête.

Et Robi, l’inépuisable mélodiste, ne saurait dire le contraire. Rencontre:

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Ce premier album , L’hiver et la joie, a marqué d’une pierre blanche ton parcours d’ artiste en perpétuel chemin. Comment as-tu vécu cet instant?

– Il y a eu un EP, 6-8 mois avant la sortie de l’album. C’était un premier pas plutôt bien ressenti puisqu’un des titres est entré directement en Play List sur France Inter. Pour un EP autoproduit c’était surprenant ! Ensuite, le chemin jusqu’à L’hiver et la joie a été relativement long mais, surtout, nécessaire. Il devait prendre le temps de naître au monde, de s’enrichir de l’humain et de l’artistique. Moi, j’apprenais à savoir qui j’étais et ce que je voulais. Il m’aura fallu le temps de vivre, de me tromper, d’aller au mauvais endroit pour parvenir à être juste envers moi-même. Une vadrouille qui est probablement en lien  avec la trentaine où l’on finit par se sentir plus homogène… on digresse moins, les contours sont plus nets.

Consciente de ce cheminement, je n’ai pas vécu la sortie de l’album comme un aboutissement en soi. Bien sûr, il y a eu l’instant T. Celui où toute l’équipe se réjouit. Mais c’est un état qui ne dure pas. Rapidement, d’autres étapes d’autres questionnements surgissent: les promos, les dates ou faire évoluer le projet sur scène… on est en apprentissage permanent. C’était impossible d’avoir le sentiment d’être dans la contemplation et de me dire « ça y est, j’y suis arrivée !  » On n’ arrive jamais où que ce soit.

Sur scène, on te voit à mi-chemin entre la retenue et la générosité. Comment pourrais-tu définir ton rapport au public?

– Je serai bien incapable de dire la manière dont je suis perçue sur scène. Je me sais juste dans un endroit qui a beaucoup à voir avec la pudeur et l’impudeur: livrer aux autres des mots (maux) , des émotions… c’est impudique. La gestuelle peut relativement l’être aussi. J’avoue ne pas savoir rester statique. Mais, d’un autre côté, le cadre dans lequel j’évolue, l’espace scénique, me protège un peu.  Ces états contradictoires m’interpellent: partir de l’intime pour écrire des textes, de la musique et ensuite les donner à voir… même si c’est commun à tous les arts vivants, cette espèce de schizophrénie ne cesse de me perturber. Je ne suis pas très au clair avec ça. C’est une douleur au moment  de monter sur scène, puis, dans le meilleur des cas, ça devient un plaisir total parce que j’arrive à m’abandonner.  Mais il n’ y a rien d’acquis: chaque concert est particulier, les échanges peuvent se faire plus ou moins bien.  Etre sur scène n’est pas quelque chose de naturel pour moi. La vie elle-même ne m’est pas naturelle. Je ne suis pas sereine… je ne trouve rien normal. Pour moi, la normalité est source de questionnement – [un sourire] – alors je ne te parle même pas du bonheur!

Tu as, pourtant, de belles sources de satisfaction comme avoir collaboré avec des artistes dont la réputation n’est plus à faire… je pense, en particulier, à Dominique A.

Quel regard portes-tu sur cette chanson française exigeante? Te sens-tu à la marge?

– Je ne sais pas si l’on peut parler de marge même si , effectivement, cette chanson ne touche pas un très large public. Un Dominique A, pourtant, a su au fur et à mesure de ses albums étendre son auditoire. Je suis très admirative de cette frange d’artistes sincères tant dans leur démarche artistique que dans leur radicalité. J’espère m’inscrire dans cette lignée là, avoir une tentative d’exigence semblable. Non pas pour viser l’élitisme mais pour être en phase avec moi-même et je ne fais pas dans le compromis… même si je sais que, commercialement, c’est toujours plus facile de se planter avec un album vraiment personnel et assumé que de réussir avec quelque chose dont on n’est pas fier!

Des J.L. Murat, Bertrand Belin, Dominique A ou Maissiat demeureront toujours dans un double exigence textuelle et musicale. Ils ne sacrifient ni le fond ni la forme.  Il y a un public pour cette chanson là… il faut juste ne pas chercher à ouvrir absolument. On ne plait pas à tout le monde et c’est tant mieux. Derrière ces artistes, il y a -avant tout- une démarche poétique et l’absence de stratégie.

Je sais que tu nourris un lien ancien et privilégié avec l’écriture. Mais, c’est sur la scène musicale que l’on te trouve aujourd’hui. Serait-il juste de dire que la musique a libéré ta plume?

– Ce serait plutôt la plume qui a libéré la musique. Dans mon parcours, l’écriture  préexiste à la musique. J’ai toujours écrit et je n’ai pas su m’arrêter. Peu à peu, je me suis rendue compte que les mots contiennent une musicalité telle qu’elle ne pouvait que chercher à s’exprimer!

Alors, je suis partie dans un registre de chansons « classiques » empruntes des grands auteurs que sont Barbara, Brel ou Brassens. Elles étaient ancrées dans une forme très construite. Il aura fallu attendre que je mette à composer par moi-même pour sortir de ces références là. La composition a révélé mon écriture. Pendant des années, j’ai eu en tête des mélodies mais ne me sachant pas grande musicienne, je restais comme interdite. Je ne me sentais pas légitime.  D’un autre côté, je ne me retrouvais pas à travers les compositions qu’on proposait sur mes textes. Ma petite révolution personnelle a été de parvenir à dire:  » ce n’est peut-être pas parfait, mais c’est MOI !  » N’être ni Baudelaire ni Barbara, être soi… c’est déjà pas mal.

Des accents New-Wave aux intonations Blues… le rythmique semble occuper dans ton album une place essentielle. Pourrais-tu me parler de ton travail de composition?

L’hiver et la joie s’est construit en marchant. Concrètement, j’ai besoin de mouvement pour écrire. J’écris dans ma tête et non pas assise derrière une page blanche et je ne finalise que ce qui a été façonné intérieurement – dans mon petit cerveau malade –

La marche me sert de balancier pour, à la fois, me concentrer et m’extraire du monde. La musique et le texte me viennent ensemble sur une rythmique imprimée par la marche… mes pas dessinent la phrase musicale comme la phrase poétique. Du coup, sur ce premier album, j’arrivais directement avec des tourneries rythmiques. Ensuite, Jeff Hallam posait des accords.

Je ne sais pas si l’on a voulu vraiment faire un album new-wave.  J’ai découvert cette esthétique -comme la Coldwave- finalement de manière assez tardive. Je pense que cette nécessité rythmique à plus à voir avec mon enfance africaine et le Blues que l’on écoutait à la maison. J’ai ce besoin organique appuyé sur la basse  et très épuré du remplissage harmonique. Paradoxalement, j’ai aussi grandi avec  une culture anglo-saxonne qui me fait aller vers des sonorités plus froides. Il y a dans ma musique une sorte de rapport de force entre le feu et la glace.

De ton chant, on retient un phrasé répétitif parfois à la limite de la scansion. Y mets-tu une valeur cathartique?

– Juste! Il y a dans la musique première -la musique africaine- cette dimension terrienne et mystique… quelque chose qui part du corps et qui tente de se libérer de lui-même à force de répétitions. Faire passer par le corps les mots jusqu’à les décharner complètement, jusqu’à en perdre le sens. C’est une recherche présente également dans la musique électronique.

Je travaille actuellement sur un nouvel album et je me rends compte que je vais de plus en plus dans ce sens, dans cette construction scandée de poésie organique.

Tu parles de ton prochain album… Quelle perception as-tu de l’avenir, de la reconnaissance? Est-ce que ces choses là t’angoissent?

– Très clairement, oui. Lorsque sort L’hiver et la joie, j’ai trente balais et j’ai complètement renoncé à l’idée de la réussite… je fais juste ce que j’ai envie de faire sans me préoccuper de plaire à tout prix. Et puis… les retours ont été très bons que ce soit de blogs pointus, prescripteurs ou plus ouverts. Lorsque tu as gouté à ça, tu as très peur de décevoir, de te planter. Mais, par dessus tout, tu redoutes de plus savoir te libérer de ces questions, ne plus parvenir à livrer des choses véritables et non pas des choses que tu commences à te raconter sur toi-même ou sur ce qu’attendent les autres.

Je ne peux pas nier qu’un second album implique forcément d’autres attentes que le premier et je ne sais pas comment éviter de tomber dans cette peur qui est contreproductive.

Je suis toujours dans l’ambivalence.