Au détour d’une rencontre avec Christophe
17/11/2013

Préambule à la lecture: vous ne trouverez pas ici une interview dans le sens strict de l’exercice. Car Christophe ne fait pas de la com’. Il n’a plus vraiment besoin de ça, alors il fait les choses comme il en a envie. Plus soucieux, finalement, de partager que de paraitre.

Déjà, au beau milieu de son concert, Christophe désarçonne son public en annonçant: « alors, moi, je ne fais pas de rappel… vous voyez comme quand j’avais 20 ans. Quand j’avais 20 ans, en fin de concert, on sortait, on rentrait, on sortait…ça durait un quart d’heure ces aller-retours. » Des paroles qui ne laissent pas sous-entendre un sentiment de lassitude, mais bien plus un désir profond de tendre vers l’essentiel. D’ailleurs, à défaut de rappel, Christophe a bien voulu jouer les prolongations, en coulisse, le temps de quelques échanges. Fidèle à lui-même, il m’accueille avec une franchise égale à celle des minutes précédentes:

Christophe :  » Tu travailles pour qui? « 

–  » Pour moi… un webzine indépendant « 

 » Ah, c’est bien. Non, parce qu’une fois, j’en ai eu un (ndlr: un journaliste) avec son petit carnet, ses petites questions… bref, je lui ai raconté des conneries pendant 1 heure. Il n’a pas sourcillé. Il a tout bien noté. Et il est reparti avec ses petites conneries. Il n’y avait pas un mot de vrai. »

Intérieurement, c’est un peu le grand huit chez moi. Putain de 6ème sens. Non, parce que ça peut-être pratique un carnet et des questions. Scolaire, mais pratique. Enfin, là, je n’ai rien pris. Je ne l’ai pas senti comme ça. Bonne pioche. Même si ça n’est pas vraiment un hasard… l’univers de Christophe m’est proche. C’est pour cette raison que je suis là. Parler à la marge, de là où nous nous tenons tous les deux, chacun à sa manière.

Christophe confirme ce que j’avais lu par ailleurs sur lui. Quand il ressent les gens, il a un vrai souci de leur faire plaisir. Une générosité entière. Il s’enquiert de savoir si je suis bien, si j’ai eu quelque chose à boire, à manger. De ces attentions simples et pourtant rares.

–  » Tu viens de sortir de scène. A chaud, quel est ton ressenti de ce concert à Belfort? « 

 » Je peux te dire que je suis surtout soucieux de savoir si les Belfortains ont apprécié. Le Granit est un bel endroit, on s’y sent bien. Quand on arrive, on en a plein les yeux. Je suis un amoureux du son, pour moi, il faut que ça sonne toujours au plus juste possible. Ce soir, j’étais sur le fil du rasoir. Mais il faut y aller… »

–  » Est-ce que quelque chose t’a déstabilisé? L’acoustique du lieu? « 

 » Non, ce n’est pas l’acoustique. Pour ça, j’arrive toujours à m’adapter. Habituellement, et surtout depuis mes deux derniers albums, le public qui vient me voir est plus jeune. Là, il était plus dans ma génération. Bon, en arrivant, je m’étais un peu renseigné histoire de préparer ma setlist. Les gens rebondissent toujours sur mes classiques. Mais, moi ce que j’aime, c’est y aller au culot. Je trouve que c’est bien d’imposer ce qu’on est dans le moment présent. « 

–  » C’est aussi ce qui fait ta particularité, avoir su impacter plusieurs générations. Ton goût pour l’électro n’y est pas étranger… »

 » Je fais de l’électro depuis les années 70. Comme je te l’ai dit, j’aime le son. Pour lui, naturellement, j’ai absorbé toutes les évolutions. J’ai été précurseur de temps. On me sollicitait à l’époque pour aider sur des machines que l’on appelle sampler… je donnais mon avis, je testais des machines pour AKAÏ. Je faisais ce genre de choses parce que c’était en rapport avec mon côté expérimental. »

–  » Expérimental et risqué. Les couleurs électro de plus en plus vives que tu as pu donner à tes deux derniers albums auraient pu te couper complètement de ton premier public. C’est arrivé à d’autres. Tu nous a fait un virage à la Thom Yorke. « 

 » Je te l’ai dit à un moment donné tu n’as plus d’autre solution que d’assumer ce que tu es et l’imposer. Thom Yorke est un grand. Pour moi l’électro, c’est un domaine expérimental. Chez Yorke c’est inné. Quand il a fait Eraser, une partie de son public n’a pas compris et s’est détourné. Moi, ça a été l’inverse: avec l’électro, mon public s’est agrandi. Et je vais te le dire cash, si j’avais dû pour assumer ce choix là, laisser des gens sur le bord de la route… je m’en fous. Ma priorité n’est pas de me poser des questions du type  » est-ce que je vais plaire? « 

Aujourd’hui, j’ai acquis une certitude: les machines m’inspirent et me font du bien. Pour arriver à faire ce que je voudrais sur cet Intime Tour, j’ai encore du travail. Par exemple ce soir, j’ai testé une nouvelle machine. Le rendu était un peu bancal, ça m’a déstabilisé. Je ne sais pas si le public le ressent ou pas… « 

–  » Tu reste toujours centré sur les impressions de ton public. Mais tes pairs, le monde de la musique… tu fais figure de vieux loup qui a réussi à survivre en milieu hostile. Il y a une recette pour ça? « 

 » Mon secret, c’est ma bulle. Dedans il y a mon plaisir, mes envies, mes délires parfois aussi. Je ne suis pas dans le système. Je sais porter mon intérêt sur d’autres choses, partir dans d’autres passions comme le bateau. Plus le temps passe et plus j’apprécie le voile que j’ai mis avec ce  » monde de la musique ». Je me protège assez bien, sans faire d’efforts particuliers. Je sais dire oui, et je sais dire non. Même si des fois, on me fait la morale en me disant que le NON excluent certaines opportunités. Là encore, peu importe. J’essaie juste de suivre ma route et de vivre tout le temps l’Instantané. Les belles rencontres arrivent seules… Comme récemment, Alexandre Longo ( Cascadeur ) avec qui j’ai enregistré le titre  » Collector  » et qui figurera sur son album à venir. Il m’a laissé beaucoup d’espace: je chante, il fait les choeurs. On a partagé un vrai et beau moment.
Sincèrement, je ne me pose plus beaucoup de questions pour moi-même. Au milieu de tout ça, je sais où je me situe. C’est cette sérénité qui me permet d’avancer sur mon prochain album, comme en toute chose. « 

Fin de l’entretien. Christophe est attendu par un train, puis un avion… un concert dans quelques heures au Vietnam.

Je sors. Il accompagne mes pas de quelques mots sur Daniel Darc, sur ces fantômes. Je pressens la poignée de main finale. Mais, au contraire, il enveloppe ma main de ses deux mains… comme le font, parfois, les gens chaleureux.

A la marge, on est bien.

Christophe modifié

Propos recueillis par Sandrine Fallacara.
Théâtre Granit (Belfort) – Festival GéNéRiQ
15/11/2013