Cascadeur: la traversée de tous les possibles
22/11/2013

Il y a quelques jours à peine, j’avais rendez-vous avec l’ Artiste discret par définition. Du moins, un de ceux qui ne risque pas de voir son égo surgonfler, car il le tient bien rangé, à l’abris, sous son casque.
Oui, il s’agit bien de Cascadeur. De celui qui est à la musique ce que la soie est au velours: une leçon de raffinement. Respectueux de ceux qui lui accordent du temps, Alexandre Longo s’est présenté à moi visage découvert avec, pour seul bagage, une simplicité désarmante.

Une table, un tabouret, des musiciens qui papotent en arrière-fond et les loges du Moloco n’ont plus qu’à vibrer d’ accords parlés.

– Pour entrer dans le vif du sujet, je dois dire qu’à l’écoute de Ghost Surfer, transparait une couleur musicale beaucoup plus solaire que dans ton précédent album. Peut-être même au risque de désarçonner une partie de ton public. Cela traduit-il une volonté d’ouverture de ta part, d’aérer tes compositions?

The Human Octopus est le condensé d’un travail antérieur qui a pour base 3 albums autoproduits. Il a été réalisé de manière un peu précipitée: j’étais alors en tournée, je n’avais pas le recul nécessaire.

Pour Ghost Surfer, c’est différent. Je me suis accordé un vrai temps d’élaboration. J’ai également changé ma façon de composer. Je suis essentiellement pianiste, mais pour cet album, j’ai voulu m’essayer à la guitare… un travail intéressant qui implique une perte de repères. Il n’y a rien de fortuit. C’est une manière pour moi de retrouver très concrètement et dès la composition, des thématiques qui me sont chères: l’exploration, la déambulation, l’errance. J’ai fini par composer la moitié de l’album sur un instrument que je ne maitrise pas. Les constructions plus traditionnelles ne sont revenues qu’au moment des arrangements. Alors, oui, les prémices de Ghost Surfer sont restées complètement à la marge de ce que j’avais pu faire sur The Human Octopus. Mon envie était d’ouvrir mon travail de musicien, de ne surtout pas ronronner dans un espace confortable mais, inévitablement, confiné.

– Tout cela dénote un goût du risque ou – a minima- un besoin de se mettre en danger…

– Il faut savoir se mettre en péril. On est en début de tournée, je ne sais pas comment va réagir le public… il découvre les morceaux en concert! Pour l’instant, les retours dont je dispose sont ceux de professionnels. Ils semblent effectivement sensibles à l’évolution. Mais un second album, pour tout musicien, c’est une étape particulière et un peu compliquée. Il faut, alors, savoir trouver le juste équilibre entre les attentes du public et ses propres choix artistiques qui ne manquent pas de se faire entendre de manière plus vive. On est, finalement, un peu otage de la situation. Pour toutes ces raisons, Ghost Surfer, c’est un album que j’assume presque plus que le premier. Je me suis donné les moyens de maitriser mon travail.

– L’appel des grands espaces (une autre forme d’ouverture) se fait très présent sur un titre comme The Crossing. On l’écoute et c’est un peu comme si l’on prenait la route. De quoi est-il né?

– Il a une sacré histoire et il n’était pas forcément destiné au projet Cascadeur. Au départ, j’avais composé ce morceau pour un film, il était uniquement instrumental. Je voulais qu’il prenne un aspect répétitif, séquentiel et évolutif avec une montée de l’intensité. Pour diverses raisons, il n’a pas figuré dans le film en question et je l’ai récupéré. La caractéristique de The Crossing, c’est un piano illusoir. J’ai essayé de le retravailler avec un instrument traditionnel mais je ne retrouvais pas le souffle si particulier de la machine. La technologie a quelque chose de miraculeux lorsqu’elle parvient à décupler les résonnances. C’est le cas sur ce morceau où cohabitent des sonorités très enveloppantes et d’autres très saccadées. Cette dualité maintient une certaine tension jusqu’à un gouffre symbolique (un pont musical) puis l’apparition libératrice de la voix de Stuart (ndlr: Stuart A. Staples). Emotionnellement, on recherchait quelque chose de fort. On y parvient, je crois, dans le contre-poids que sa voix soul apporte à la mienne.

Quant au texte, il parle de traversée et s’inscrit pleinement dans la thématique de l’album , L’Odyssée.

– Les featurings interpellent en effet. Alors que tu as un univers souvent défini comme intimiste, tu l’enrichis aujourd’hui de multiples collaborations. N’est-ce pas une manière pour toi de te détacher des étiquettes que l’on colle trop facilement sur les artistes?

– Le meilleur moyen pour ça reste encore de brouiller les pistes! Je joue d’ailleurs beaucoup avec les problèmes de l’identité. Concrètement, sur scène, je me retrouve avec des musiciens masqués qui deviennent à leur tour Cascadeur. Ce sont mes doubles, mais aussi des témoins de mon parcours musical au même titre que chaque artiste qui participe à Ghost Surfer. J’aime croire qu’il n’y a pas de hasard et que si, tout à coup, la voix d’une cantatrice (ndlr: Anne-Catherine Gillet) apparait, c’est parce qu’elle est aussi un fantasme… elle a la voix, l’instrument, le jeu que je n’ai pas. Anne-Catherine Gillet, comme d’autres, ont su s’approprier le projet Cascadeur. Pour lui, ils ont laissé leur égo au placard. Par exemple, Anne-Catherine qui est une soliste, chante ici comme une choriste et , par la suite, j’ai encore démultiplié sa voix. Jouer concrètement sur le déplacement des identités a été bénéfique au projet.

– Le symbole de ce jeu de l’identité c’est, bien sûr, ton masque ou ton casque. Mais n’y a-t-il pas un moment où ces accessoires deviennent un frein à ton expression? Pourrais-tu envisager un jour de t’en départir complètement?

– Cela a été une vraie interrogation au début de Cascadeur. Ma volonté était de placer certaines zones dans la pénombre pour mettre uniquement mon travail en lumière. Mais bizarrement, dans certains articles de presse, on m’a prêté d’emblée l’intention contraire. Puis, j’ai vu la question du casque devenir pour quelques journalistes l’incontournable point d’accroche… les choses m’ont un peu échappé à ce moment là. Rien de grave, mais j’ai pu être déçu en constatant que certains ne parlaient que de cet accessoire. Le casque est devenu un frein dans la mesure où l’on m’a collé, parfois, l’image d’un artiste qui faisait un coup marketing. Là, j’ai été blessé. Mon parcours est tellement loin du marketing! Si j’ai choisi de me présenter casqué, c’est avant tout pour des raisons intimes… mon émotivité en premier lieu. Ca n’a jamais été une coquetterie et, maintenant, il incarne le projet Cascadeur: permettre au public de s’approprier la musique, de se projeter et d’imaginer ce qu’il veut derrière le masque…un visage et, pourquoi pas, un paysage…

Evoluer visage dissimulé n’est pas sans conséquence. Cela accentue la solitude. La musique, ordinairement, c’est un rapport de groupe, un échange. Pour moi, à l’issue d’un concert, il se passe totalement l’inverse: les gens se retirent et, même si je suis au milieu d’eux, ils ne me voient pas. C’est une drôle d’expérience humaine… l’invisibilité.

– Et c’est aussi une thématique récurrente de Cascadeur…

– Oui, parce qu’elle est commune à tous les artistes. Quand Cascadeur est né, j’étais arrivé personnellement au bout de quelque chose. Je me sentais en péril, en situation de précarité comme bon nombre de musiciens. Le monde musical c’est un peu ça: des hommes et des femmes invisibles pour la profession alors qu’ils portent des travaux qui engagent leur vie entière. De leur côté, les professionnels ne se rendent pas compte du retentissement de leur attitude. En cela, on peut faire le parallèle avec un article de presse, car l’artiste est dans le même état de fragilité. J’ai lu parfois des mots d’une violence inouïe et qui m’impactaient au moment où je n’avais plus de masque. Quand on écrit sur le travail de quelqu’un, on est face à un inconnu. D’où l’importance de garder une certaine mesure, parce que ça peut déglinguer une vie.

Mais, tu sais, je ne suis pas forcément plus en phase avec les éloges. Il m’est arrivé aussi de lire des choses trop grandes pour moi. L’essentiel pour un artiste c’est d’être simplement entendu jusqu’au bout.

Cascadeur 002

Propos recueillis par Sandrine Fallacara
Photos: Sandrine Fallacara