L’élégante irrévérence de GiedRé
15/10/2013

A chaque époque ses chansonniers. Dans le style ultra-réaliste, GiedRé impose sa patte depuis 3 ans déjà. Pour autant, la belle lituanienne ne s’endort pas dans le velours. Bien au contraire, elle est tout en éveil puisant sa matière créatrice dans la fange de notre quotidien. Décomplexée du verbe, elle donne l’image d’une version améliorée de la femme… un discours sans vernis lové dans un écrin de charme. GiedRé, c’est la femme 2.0

GiedRé,on te sait politiquement incorrecte. Choquer ou -a minima- surprendre les gens avec des thématiques aussi chamarrées que l’infanticide, la prostitution ou la pédophilie pourrait-il devenir un but en soi, un fond de commerce?

– Je n’aime pas faire peur aux gens. Si je les surprends, c’est qu’ils vivent dans une grotte. Tout ce que je raconte dans mes chansons est bel et bien connu de tous. Vraiment, je ne leur apprends rien. Toutes les choses que tu viens de citer (ndlr: l’infanticide, prostitution, pédophilie) existent, alors pourquoi ne pas en parler? Je sais que je peux choquer, mais je trouve ça bizarre. Lorsque l’on me dit que je vais trop loin, j’ai juste envie de répondre que je vais tellement moins loin que la vraie vie!”

On est cependant habitué à voir la réalité à travers des filtres qui arrondissent les angles. Toi, en revanche, tu les retires...

– Les filtres sont là uniquement parce que les gens veulent bien les mettre. Le clodo qui vomit dans la rue, on le voit en vrai. Après, c’est plus simple de se dire “ce n’est pas ma vie”. Mais si, c’est ta vie! Tu passes à 2 mètres de lui, bien sûr que c’est ta vie! Les gens mettent de la distance pour leur propre confort. Moi, en revanche, je fais contact avec la réalité.

Tu donnes le sentiment de vouloir une vérité de chaque instant. Pourtant en concert, tu proposes quelque chose de très étudié avec un décor et une accessoirisation qui touche jusqu’aux instruments. Pourrait-on dire que tu endosses toi-même un costume lorsque tu montes sur scène?

– Pour avoir fait beaucoup de Théâtre (La rue Blanche) et pour m’être destinée à une carrière de comédienne, je sais ce qu’est interpréter un personnage. Et ça n’est pas du tout ce que je ressens en concert. Mais c’est juste de dire, que lorsque l’on est sur scène, on est en représentation. Je ne joue pas un rôle mais je donne à voir ce que j’ai choisi de montrer. Pour autant, je ne fais pas de calculs. Je n’ai jamais pensé que mes chansons atterriraient dans les oreilles de vrais gens. je ne pensais pas en faire un métier. Ca m’est tombée dessus comme ça.

Humoriste, comédienne, chanteuse certains sont bien embêtés pour te mettre une étiquette. Artiste multi-facettes, le rire semble pourtant être ton fil conducteur ?

– Je n’ai jamais trop compris le besoin de classer les artistes par caste. Tu es énervé, donc tu dois nécessairement faire du Hip-Hop ou du death metal. Si tu es gentille, il faut que tu fasses de la chanson française avec une guitare sèche… au-delà de ça, je pense que chacun fait avec ce qu’il est. Une chose est sure, je ne me considère pas comme une humoriste. Chez un humoriste, le rire est un but. Chez moi, il va plutôt être un moyen. Mais le rire a des vertus un peu magique: il décomplexe beaucoup et permet de ramener certains thèmes à des choses plus abordables. Didier Super véhicule parfaitement cette idée en appelant son album Mieux vaut en rire que s’en foutre.
J’aime aussi la grande pudeur qu’il y a dans le rire. Tu peux rire pour diverses raisons… du rire franc au rire gêné, il y a une multitude de sentiments dont le rire est juste une manifestation physique universelle. La raison du rire, elle, appartient à chacun. En concert, je ne sais pas pourquoi les gens rigolent et c’est très bien comme ça. Chacun garde sa pudeur.

Tu as un langage cru. Il doit y avoir des personnes qui rêvent de te laver la bouche au savon. Si tu pouvais t’adresser à elles…

– Il faut savoir que j’ai aussi des petites mamies dans mon public. Elles connaissent mes textes par cœur, elles chantent et ne semblent pas choquées. C’est vrai que je ne dis rien qu’elles ne sachent pas déjà. Les gens que je dérange n’ont qu’à passer leur chemin. Je ne cours après personne. Et qu’auraient-ils à me reprocher au juste: “GiedRé, tu dis des trucs trop vrais!? ” Ce qu’ils entendent dans mes chansons, c’est ce qu’ils voient dans la vie. Et dans la vie, ces gens ne se révoltent pas contre tout.
Ma plus grande chance, c’est de ne jamais avoir eu d’ambition. Du coup, je n’ai jamais cherché à plaire. J’ai toujours écrit des chansons, je trouve que c’est un art magnifique parce que populaire. Avant la mise en lumière, je descendais en bas de chez moi… je chantais et je faisais le chapeau. Comme je n’ai jamais eu d’ambition je ne me suis pas posée de mauvaises questions du type “est-ce que ça va plaire? ”

Est-ce que tu as parfois le sentiment d’aller trop loin. T’arrive-il de penser “ là, j’ai fait le bon mot de trop “?

– Je pars du principe que soit tu parles de tout, soit tu parles de rien. Il y a toujours tellement de monde pour t’interdire de faire des choses, à quoi ça rime si de toi-même tu t’accables de limites? Meurs tout de suite, ça sert à rien en fait! Et puis, je ne fais que des chansons… les choses dont je parle sont tellement plus atroces en elle-même. Lors d’un concert, j’ai vu une mère de famille boucher les oreilles de son enfant. J’avais envie de lui dire “ Mais qu’est ce que tu fais, voyons! La vie qu’il s’apprête à vivre est tellement pire que mes chansons… Débouche lui les oreilles, tu vas gagner 10 ans d’éducation! “ Les meufs à poils pour vendre du yaourt à la télé, c’est tellement pire et là, on est en plein dans la vraie vie. Mes chansons, c’est de l’art, elles sont immatérielles. Elles ne crèvent les tympans de personne.

Toutes des putes, ce titre est drôle comme toujours avec toi, GiedRé. Mais aussi militant…

– En fait, je suis tellement désolée par rapport à l’humanité d’avoir un utérus. C’est vraiment indécent. Tu vois, je porte des jupes en plus. Je suis toute nue sous ma culotte et j’ai honte! J’ai bien compris que c’était vraiment pas bien. J’ai conscience quand je me déshabille pour me laver que c’est une atteinte à la pudeur de l’humanité. J’ai vraiment honte pour nous les filles.
Quand je chante Toutes des putes, je sais aussi qu’il y en a qui ne la comprenne pas. Mais je suis vraiment contente de l’avoir écrite. Elle me fait du bien.

Et si demain tout s’arrêtait?

– Je continuerai dans mon coin, mes petites chansons dans mon salon. Et niveau inspiration, je ne pense pas manquer de matière. Les gens, la vie, sont bien plus créatifs que moi. Et si un jour il me vient l’envie de changer complètement de style, j’espère sincèrement que je le ferai. Je n’ai pas de problème d’égo, je peux accepter de décevoir des gens. Et pourquoi pas du Hip-Hop catalan. Tu te rappelles… j’ai dit pas de barrière!

Propos recueillis par Sandrine Fallacara